L’économie quaternaire : ce qui nous attend après le travail

2026年9月9日

Huit pour cent. C’est la part de salariés français que Gallup classe comme engagés dans leur travail, contre 12 % en Europe et 20 % dans le monde1. Neuf personnes sur dix traversent donc leurs journées sans y engager grand-chose d’elles-mêmes. Et on s’apprête à passer la décennie qui vient à chercher comment sauver ce à quoi presque personne ne tient.

Le débat public sur l’IA et l’emploi tourne en rond depuis trois ans. D’un côté, ceux qui annoncent l’effondrement. De l’autre, ceux qui rappellent que chaque révolution technique a fini par créer plus de métiers qu’elle n’en a détruits. Les deux camps partagent le même angle mort. Ils comptent les postes. Ce qui donnera encore de la valeur à un être humain, une fois sa contribution productive devenue marginale, reste hors du cadre. Une autre économie s’ouvre pourtant derrière cette question, et on la voit déjà affleurer. Je l’appelle l’« économie quaternaire ».

Le seuil des cinq pour cent

Commençons par le camp raisonnable. Daron Acemoglu, prix Nobel d’économie, estime qu’environ 5 % des tâches seulement pourront être exécutées par l’IA de façon rentable dans la décennie2. Le chiffre est utile parce qu’il rappelle une évidence que l’enthousiasme piétine : entre ce qu’une machine sait faire en démonstration et ce qu’une entreprise a intérêt à lui confier, il y a le coût, l’intégration, la responsabilité juridique, et le temps que met une organisation à changer ses habitudes.

Les personnes qui travaillent quotidiennement avec ces systèmes voient pourtant une tout autre pente. Dans l’enquête publiée par Anthropic en juin 2026, plus d’un tiers des répondants s’attendent à ce que l’IA prenne en charge la plupart ou la quasi-totalité de leurs tâches professionnelles dans les douze mois. 57 % estiment qu’elle a rendu leurs compétences plus précieuses, et 10 % jugent probable de perdre leur poste dans l’année3. La projection macroéconomique et l’expérience de ceux qui ont les mains dedans ne décrivent tout simplement pas le même monde.

Les calculs d’Acemoglu tiennent. Le domaine, lui, a une propriété étrange que ce type de modèle ne capture pas. Dès qu’on définit précisément une tâche que l’humain ferait mieux que la machine, on vient de fournir la spécification, le critère d’évaluation et souvent le jeu de données qui permettront de l’entraîner. Définir X, c’est armer la recherche pour obtenir X. Cette boucle n’existait dans aucune vague d’automatisation antérieure : le métier à tisser ne se reprogrammait pas tout seul en lisant la description de ce qu’il ne savait pas faire.

Et pendant qu’on débat du cognitif, l’Intelligence Physique brise le quatrième mur et rattrape son retard plus vite que prévu. Unitree a écoulé environ 5 500 robots en 2025 et vise dix à vingt mille unités en 2026 ; Figure a déployé ses premières Figure 03 en usine chez un client industriel en janvier 20264. La robotique humanoïde chinoise est entrée dans la danse et les volumes restent minuscules, personne ne dit le contraire. Regardez la pente.

Admettons donc l’hypothèse, sans la prendre pour une prophétie : à horizon d’une décennie, la part de tâches où l’humain reste le meilleur devient résiduelle. Que se passe-t-il alors ? La valeur productive de l’humain devient marginale, donc il y a moins de raison de le payer, donc moins de consommation, donc moins de raison de produire. Le moteur s’étouffe de lui-même. Le problème déborde très largement l’emploi : c’est le carburant de la machine entière qui vient à manquer.

Ce que la machine ne dévoile pas

Reste une question que les économistes traitent rarement, parce qu’elle relève de l’anthropologie : sur quoi se replie la valeur humaine quand elle quitte la production ?

Prenez le sport. Un robot court le cent mètres en quatre secondes. Personne ne se déplace pour le voir deux fois. Devant Usain Bolt, ce qui nous soulève dépasse largement le chronomètre : un organisme fait de la même chair que la nôtre, soumis aux mêmes limites, vient de les repousser. Le basketteur qui enchaîne cent paniers dévoile un temps de vie investi, une discipline, une douleur consentie. Le robot programmé pour ne jamais rater ne dévoile rien du tout. C’est une performance technique, et elle nous laisse froids.

Le même mécanisme opère partout où le résultat ne vaut que par ce qu’il révèle du processus. Au go, auquel je joue, tout l’intérêt tient à ce que l’adversaire a le même être au monde que vous. Contre une IA qui vous surclasse, il ne reste plus rien à jouer. Dans l’art, la montée en puissance de la performance et de la mise en scène de soi n’a rien d’un accident. Dans une partie du soin, aussi : sous anesthésie, on veut la machine si elle opère mieux, mais dans le parcours qui précède et celui qui suit, on veut un infirmier humain, parce qu’une machine n’éprouve pas ce qu’on éprouve et ne peut pas se le représenter. Pour optimiser une parcelle agricole, en revanche, on met la machine sans le moindre état d’âme. Seul le résultat compte.

Le critère est là. Ce qui spécifie l’humain, c’est une capacité en moins. Sa fatigue, sa faillibilité, la finitude qu’il partage avec celui qui le regarde. On paie plus cher le vase du potier avec son petit défaut que le vase industriel parfaitement calibré, qui a pourtant une meilleure valeur d’usage. Ce petit défaut fait signature.

L’économie quaternaire, c’est cela : une économie où l’on est valorisé pour ce qu’on est, et où la valeur d’un résultat tient à l’authenticité du processus qu’il dévoile. On remonte la pyramide de Maslow d’un cran, vers la réalisation de soi. On cesse d’être un maillon interchangeable, puisque c’est précisément la singularité qui fait la valeur.

La scène et sa facture

Le revers est sévère. Pour être valorisé pour sa singularité, il faut la montrer. L’économie quaternaire est donc une économie du spectacle.

Les créateurs de contenu en sont le signal faible, et les chiffres racontent déjà la structure du monde qui vient. Le marché mondial de la création pèse plus de 250 milliards de dollars en 2026, pour une population de créateurs estimée entre 200 et 300 millions de personnes. Environ 4 % d’entre eux gagnent plus de 100 000 dollars par an, et plus de la moitié touchent moins de 15 000 dollars5. Une pyramide très pointue, où l’attention se concentre en haut avec la brutalité d’une loi de puissance.

On qualifie aujourd’hui ces métiers de « bullshit jobs », d’après la formule de l’anthropologue David Graeber. Il y a trois cents ans, un agriculteur aurait dit exactement la même chose d’un responsable marketing. Ces gens sont payés pour ce qu’ils sont, et ce qu’ils produisent est de nature spirituelle. Demain, ce sera probablement le cœur de l’économie humaine. Autant le dire franchement : j’en fais partie. Du contenu, des scènes, une rémunération qui tient à ma signature. Et j’adore ça, y compris les jours où cette dépendance au regard des autres me met profondément mal à l’aise.

Le phénomène a deux versants. Une surconsommation attentionnelle sans grand intérêt, du clip découpé pour capter trois secondes de cerveau. Et des gens qui avaient des choses magnifiques à raconter et qui n’auraient jamais percé sans ce canal.

Vient alors l’objection rituelle : sans travail, l’humanité s’avachit. On invoque WALL-E, les gros patapoufs dans leurs fauteuils flottants. Sauf que le film raconte l’inverse de ce qu’on lui fait dire. Dès qu’apparaît la petite plante, tout le vaisseau se réveille, se bat pour rentrer, et les humains posent leurs premiers pas en souriant sur une planète de déchets. Parce qu’il y a de la nouveauté. La curiosité et le désir sont ce qu’il y a de plus profondément humain, et Lacan avait donné la formule : notre désir premier est le désir du désir de l’autre. Nous voulons être vus et désirés. Une société oisive cherche une arène. Mieux vaut que cette arène soit un stade, une scène ou un plateau de go, parce que l’humanité en a historiquement fabriqué de bien plus sanglantes.

Qui tient la vanne

Reste la question du partage, et c’est là que ça coince.

Le revenu universel s’est imposé comme la réponse par défaut à l’automatisation. Les données ne sont d’ailleurs pas mauvaises : l’étude conduite par OpenResearch a versé 1 000 dollars par mois pendant trois ans à mille personnes en Illinois et au Texas, face à un groupe témoin qui recevait 50 dollars. Les bénéficiaires n’ont pas quitté le marché du travail, ils ont légèrement réduit leurs heures, augmenté leur épargne et leurs dépenses d’entraide, et gagné en capacité à décider de leur vie6. L’expérience est plutôt rassurante.

Elle mesure ce que l’argent fait aux gens. La position de celui qui tient la vanne, elle, sort du protocole. Verser un revenu à tous, c’est aplatir la base d’une société d’êtres profondément sociaux et hiérarchiques, tout en installant au-dessus d’elle une inégalité verticale absolue : celle de l’acteur qui décide quand on ouvre et quand on ferme le robinet. Si c’est un gouvernement, on vient d’inventer un levier de docilité d’une puissance inédite, et l’histoire dit assez ce qu’on finit par en faire. Si ce sont des entreprises privées redistribuant une part de leurs bénéfices, la dépendance change de mains sans changer de nature. Comme tous les systèmes qui promettent l’égalité par le sommet, celui-là porte un germe autoritaire. Demandez-vous simplement qui, dans votre pays, tiendrait ce robinet.

Il existe une autre voie, et elle tient en un déplacement simple : distribuer la propriété plutôt que le revenu. Si les systèmes d’IA et les flottes robotiques qui produisent appartiennent largement à ceux qui vivent de ce qu’elles produisent, alors chacun dispose de sa propre capacité productive. La rareté matérielle s’effondre, la valeur quitte d’elle-même les biens et les services, et vient se loger là où elle ne peut pas être copiée : dans la singularité, la présence, le geste qui dévoile un être. L’économie quaternaire devient alors la conséquence mécanique d’un choix de propriété.

Ce chemin a évidemment ses gouffres. Le principal porte un nom que la science-fiction a exploré jusqu’à l’os : le néoféodalisme. Une poignée de propriétaires détenant l’économie dans laquelle vit l’humanité entière, et le reste du monde en locataire. Rien n’oblige à en faire une fatalité : nos sociétés ont montré des anticorps réels, et le biais de négativité nous fait toujours surestimer la pente descendante. Mais l’écart entre les deux trajectoires se jouera sur des décisions de droit, de fiscalité et de gouvernance, prises dans les cinq à dix prochaines années par des gens dont la plupart n’ont, à ce jour, jamais ouvert un rapport sur la question.

Je ne suis pas économiste, et plusieurs économistes que je respecte ne partagent pas du tout cette lecture. Mais quand 92 % des salariés français traversent leurs journées sans engagement, il devient difficile de défendre l’économie actuelle au nom de ce qu’elle aurait de désirable. Ce qui vient après elle a de quoi donner le vertige, et franchement, de quoi donner envie.

Nous avons passé deux siècles à demander aux machines de produire à notre place. L’économie quaternaire commencera le jour où nous déciderons qui les possède.

Footnotes

  1. Gallup, « State of the Global Workplace 2026 », données France, collecte janvier-décembre 2025. https://www.gallup.com/workplace/705338/state-global-workplace-france-country-level-data.aspx

  2. Daron Acemoglu, « The Simple Macroeconomics of AI », NBER Working Paper 32487. https://www.nber.org/papers/w32487

  3. Anthropic, « Anthropic Economic Index report: Cadences », juin 2026. https://www.anthropic.com/research/economic-index-june-2026-report

  4. Volumes de production et déploiements industriels rapportés en 2026 pour Unitree (environ 5 500 unités livrées en 2025, objectif 10 000 à 20 000 en 2026) et pour les premières Figure 03 installées chez un client industriel en janvier 2026.

  5. Grand View Research, « Creator Economy Market Report », 2026, et enquêtes sectorielles concordantes sur la distribution des revenus des créateurs. https://www.grandviewresearch.com/industry-analysis/creator-economy-market-report

  6. OpenResearch, « Unconditional Cash Study », résultats publiés à partir de juillet 2024. https://www.openresearchlab.org/unconditional-cash-study

L’économie quaternaire : ce qui nous attend après le travail | Flavien Chervet