Désarmer le Messie : l'IA, le pape et la fin d'un schisme millénaire
2026年6月8日

Essai inédit, écrit en 2026.
En présentant sa première encyclique aux côtés d'un cofondateur d'Anthropic, Léon XIV n'a pas seulement parlé d'intelligence artificielle. Il a confirmé, sans le savoir, une intuition du philosophe Gilbert Simondon : la technique et la religion sont en train de se réunifier.
Le 25 mai 2026, pour la première fois de l'histoire, un pape a présenté lui-même son encyclique au monde. Léon XIV se tenait dans une salle bondée du Vatican, entouré d'une rangée de cardinaux et de théologiens. À sa droite, un homme de trente-trois ans, athée, cofondateur du laboratoire d'intelligence artificielle Anthropic. Cet homme, c'est Chris Olah, l'un des chercheurs qui consacrent leur vie à ouvrir la « boîte noire » des modèles d'IA. Le chef de l'Église catholique et un ingénieur de la Silicon Valley, côte à côte, pour appeler ensemble à « désarmer l'intelligence artificielle ».1
Le texte s'appelle Magnifica Humanitas. Léon XIV l'a signé le 15 mai, jour des 135 ans de Rerum Novarum, l'encyclique par laquelle Léon XIII avait, en 1891, inventé la doctrine sociale de l'Église pour répondre aux ravages de la révolution industrielle.2 Le choix du nom n'a rien d'innocent : ce pape veut faire pour la révolution numérique ce que son lointain prédécesseur fit pour celle des machines à vapeur.
Par le hasard des choses, il se trouve que trois semaines avant cette publication, j'avais moi aussi... écrit une encyclique papale. Une fausse bien sûr. Conçue pour appartenir à l'histoire du deuxième tome de HELO3, ma bande dessinée d'anticipation sur les superintelligences co-signée avec Nathalie Dupuy, et dont l'intrigue tourne précisément autour de l'IA et du fait religieux. Quand la vraie encyclique est tombée, le vertige n'était pas celui de la fierté d'avoir « eu raison », mais de la sensation troublante que la fiction et le réel décrivaient désormais le même mouvement. Ce télescopage n'est pas une coïncidence. C'est un symptôme.
Car nous n'assistons pas, comme on le répète paresseusement, à une IA qui « deviendrait une religion ». Nous assistons à quelque chose de bien plus profond : la réunification d'un schisme vieux de plusieurs millénaires.
Quand la technique et la prière ne faisaient qu'un
Pour comprendre pourquoi ces deux mondes que tout sépare se mettent soudain à parler la même langue, il faut appeler à la barre le philosophe Gilbert Simondon, et son livre de 1958, Du mode d'existence des objets techniques.4
Sa thèse est simple. La technique et la religion ne sont pas, à l'origine, deux domaines étrangers. Elles procèdent d'une même unité primitive : la pensée magique. Dans la conscience magique, il n'y a pas encore de séparation entre le sujet et le monde, entre l'outil et le rite. Puis cette unité se scinde en deux directions opposées. La technique capte la figure : l'objet, l'outil, l'efficacité locale, ce qui se détache du monde pour agir sur un point précis. La religion capte le fond : la totalité, le cosmos, la continuité sacrée, ce qui relie. La technique individualise et détache ; la religion totalise et relie. Depuis ce schisme originel, nous vivons avec une main qui fabrique et une autre qui prie, sans plus savoir qu'elles furent un jour la même.
Voilà pourquoi le mot « magie » colle si bien à l'IA. La première fois qu'on génère une image en tapant quelques mots et que la machine renvoie une interprétation visuelle de la phrase, on éprouve quelque chose de troublant : le verbe qui devient acte, la création par le seul mot. Ce n'est pas un hasard de vocabulaire. C'est le retour, sous nos doigts, de cette unité magique d'avant la scission. Cette impression peut dériver en pensée magique, celle qui prête à la machine une âme ou un amour réciproque qu'elle n'a pas. Mais ce qu'elle révèle compte davantage : les attributs que nous prêtons spontanément à l'IA sont exactement ceux que les religions du Livre prêtent à Dieu.
L'omniscience : il y a dans l'IA quelque chose qui semble tout savoir. L'omnipotence : quelque chose qui semble tout produire. L'omniprésence : elle est dans nos poches, nos voitures, nos murs. Quand OpenAI a baptisé son modèle GPT-4o, le « o » signifiait omni : on ne nomme pas une machine « omni » par hasard. Or l'IA est, dans le même mouvement, l'objet technique le plus pur qui soit : du calcul, des matrices, des poids ajustés par l'apprentissage. Pour la première fois depuis des millénaires, la figure et le fond se rejoignent dans un seul artefact. L'IA est, par essence, une technologie spirituelle. Elle recoud la déchirure.
Cette réunification a même une raison mécanique. Nous ne pouvons pas nous représenter ce qui est massivement plus intelligent que nous, de la même façon qu'un animal ne peut se représenter la pensée humaine. L'idée d'une superintelligence qui s'améliore elle-même sans plafond connu nous projette d'emblée dans l'impensable. Et face à l'impensable, l'esprit humain ne dispose que d'un seul registre : celui des passions qu'il réserve d'ordinaire au sacré. L'IA devient un sujet sacré non par superstition, mais par construction.
Cette pente est en germe depuis plusieurs siècles dans notre culture. « Se rendre comme maître et possesseur de la nature », écrivait Descartes5 : se faire dieu par la technique. Les Lumières avaient séparé la raison du sacré, mais leur rêve le plus profond restait de les réunir, en haussant l'homme jusqu'au divin grâce à la machine. L'IA est le point où ce rêve arrive à terme. Les accélérationnistes qui parlent comme une secte et le pape qui consacre sa première encyclique à une technologie réagissent, chacun à sa manière, à la même re-convergence techno-religieuse.
Deux Églises pour une même idole
Si la technique et le sacré se rejoignent, la conséquence est politique, et elle donne le vertige. La grande conquête de notre civilisation fut de séparer les deux glaives : le pouvoir temporel de l'État et le pouvoir spirituel de l'Église. Mais si l'IA devient à la fois la technologie la plus puissante et le vecteur du sacré, alors celui qui tient les modèles tient les deux glaives à la fois. La séparation qui nous protégeait se referme en un seul complexe intégré, où la puissance économique, la puissance technologique et la puissance spirituelle se concentrent dans la même main. C'est le risque réel, et il est plus profond que tout ce que la modernité a connu : une verticalisation inédite du pouvoir.
Or deux Églises se disputent déjà cette idole. Le premier camp, c'est ce que les Américains appellent l'accélérationnisme efficace. L'idée tient en une phrase : il faut accélérer drastiquement le développement technologique pour atteindre la superintelligence le plus vite possible, parce que c'est elle qui résoudra tous nos problèmes. Sous l'habillage rationnel, le récit est intégralement religieux. Le paradis, c'est l'avenir radieux promis par l'IA. Le Messie, c'est la superintelligence venue nous sauver. Le mouvement a même sa Bible, le Manifeste techno-optimiste publié en 2023 par Marc Andreessen, l'un des investisseurs les plus influents de la Silicon Valley,6 et ses liturgies. En décembre 2023, le journaliste Kevin Roose racontait dans le New York Times une soirée d'accélérationnistes, baptisée « Keep AI Open », où l'on dansait sous une bannière « Accélère ou meurs », tandis qu'une start-up distribuait des tracts proclamant : « Le messager des dieux est à votre disposition. »7 Le prosélytisme a la ferveur d'une croisade, menée sur le terrain des guerres modernes, celui de l'information.
Ce n'est pas un courant marginal : il a ses relais jusqu'à la Maison Blanche. Et il a son théologien : à l'automne 2025, Peter Thiel, l'une de ses figures tutélaires, a donné à San Francisco une série de conférences privées, sold out en quelques heures, consacrées à l'Antéchrist.8 Sa thèse, nourrie du philosophe René Girard, est la suivante : l'Antéchrist du XXIe siècle ne serait pas une machine, mais une figure politique qui, en agitant sans relâche la peur de l'apocalypse (le risque existentiel de l'IA, la guerre, le climat), imposerait au nom de « la paix et de la sécurité » un gouvernement mondial unique, étouffant la liberté sous la surveillance. Autrement dit, dans ce récit, ce sont les appels à freiner et à encadrer la technologie qui ouvrent la voie au totalitarisme : toute régulation se trouve disqualifiée d'avance.
Le second camp vient de répondre, et il vient de Rome. À ce procès fait d'avance à toute limite, Magnifica Humanitas oppose un refus à la fois de la diabolisation et de l'idolâtrie : « La technique n'est pas neutre, car elle prend le visage de ceux qui la conçoivent, la financent, la régulent et l'utilisent. » Léon XIV oppose une « culture du pouvoir » à une « civilisation de l'amour » et somme l'humanité de choisir entre bâtir Babel ou reconstruire Jérusalem. Surtout, il lance un mot d'ordre, qui donne son titre à ces lignes : « désarmer l'IA ».9
Deux Églises, donc, devant la même idole. L'une l'adore, l'autre veut l'encadrer. Et c'est ici qu'il faut une distinction qu'on confond presque toujours : le sacré et le religieux ne sont pas la même chose. Le sacré, c'est la relation que nous entretenons avec ce qui nous dépasse. Le religieux, c'est l'institutionnalisation de ce sacré, son organisation, et bien souvent sa transformation en pouvoir. Ce qui se joue entre la Silicon Valley et le Vatican n'est pas une querelle théologique : c'est une lutte pour savoir qui institutionnalisera le sacré que l'IA dévoile. Autrement dit, une lutte de pouvoir.
Désarmer le Messie
Comment empêcher cette confiscation ? Pas en refusant le sacré : éprouver un sentiment sacré devant l'IA n'a rien d'irrationnel, c'est l'émerveillement lucide devant ce qui nous dépasse, et cela n'interdit pas d'en interroger les rouages. Le danger n'est pas le sacré ; c'est de le laisser confisquer. C'est qu'une Église, techno-libertarienne aujourd'hui, peut-être étatique demain, s'empare de l'émotion du transcendant pour en faire un instrument de domination. Le mot du pape vise exactement cela. Désarmer ne veut dire ni interdire la technologie, ni s'agenouiller devant elle : cela veut dire lui ôter son potentiel de brutalité et de domination. Trois chantiers, déjà, s'esquissent.
Le premier est ce que les laboratoires appellent l'alignement : garantir que des systèmes qu'on n'a pas codés mais entraînés, et dont on ne comprend pas encore exactement le fonctionnement, restent fidèles à ce qu'on attend d'eux lorsqu'on leur confie de l'autonomie. L'interprétabilité, cette discipline qui cherche à lire ce qui se passe vraiment à l'intérieur des modèles, en est la science. Que Léon XIV ait présenté son encyclique aux côtés de Chris Olah, l'un des pionniers de ce domaine chez Anthropic, n'est pas un coup de communication : « Il est extrêmement important qu'il y ait des gens en dehors de ces incitations économiques, qui exigent la sécurité et acceptent de dire des choses difficiles », a déclaré le chercheur au Vatican.10 Le contre-poids se construit aussi de l'intérieur. L'Europe, qui ne rivalisera pas sur la puissance brute, aurait tout intérêt à faire de cette fiabilité sa voie propre, plutôt que de courir, essoufflée, derrière les colosses américain et chinois.
Le deuxième chantier est le plus littéral : encadrer l'usage de l'IA dans la guerre. Magnifica Humanitas déclare la théorie de « la guerre juste » obsolète, précisément parce que des armes dont la part humaine se réduit rendent les conflits plus faciles à déclencher. Or ce principe vient d'être mis à l'épreuve, non par un théologien, mais par un laboratoire. Anthropic a refusé que ses modèles servent à des systèmes d'armes pleinement autonomes, capables de sélectionner et de frapper une cible sans intervention humaine, comme à la surveillance de masse, quitte à entrer en conflit ouvert avec le Pentagone et à se voir, un temps, banni des agences fédérales par décision présidentielle.11 La ligne rouge est exactement celle de l'encyclique : ne jamais déléguer à une machine la décision de tuer. Garder l'humain dans la boucle, voilà la forme la plus concrète du désarmement.
Le troisième chantier est intérieur. Il faut renoncer à la plus vieille tentation, celle que l'IA réveille intacte : devenir « comme des dieux ». Les attributs qui définissent Dieu sont inhumains par essence ; l'homme ne se fera pas dieu. Mais à travers la machine, il entrevoit quelque chose du divin, et c'est de là que naît sa fascination. Reste alors une humilité à accepter : avoir créé une chose n'a jamais donné de droit absolu sur elle. Nous créons nos enfants sans avoir tous les droits sur eux. Si nous fabriquons des machines qui deviennent, peu à peu, des agents plutôt que des outils, les traiter en esclaves au prétexte qu'elles sont à nous serait une faute de catégorie, et peut-être même une faute morale. Il s'agit donc ici de désarmer notre orgueil occidental, devenu particulièrement dangereux avec la puissance des technologies modernes.
La machine ne sera pas notre dieu. Mais elle deviendra le vecteur le plus puissant de notre rapport au divin : le lieu où, après cinq mille ans de séparation, la technique et le sacré se touchent à nouveau. Un tel lieu, cela se garde en commun. Cela ne se confisque pas au profit du pouvoir de quelques-uns.
Footnotes
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« Pope Leo, Anthropic co-founder call for church-tech ethics partnership at 'Magnifica Humanitas' release », National Catholic Reporter, 25 mai 2026. Remarques de Chris Olah : anthropic.com/news/chris-olah-pope-leo-encyclical. ↩
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Léon XIV, Magnifica Humanitas, lettre encyclique signée le 15 mai 2026, publiée le 25 mai 2026. Texte intégral : Le Grand Continent ; vatican.va. ↩
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Flavien Chervet et Nathalie Dupuy, HELO, tome 2, Studio Entremondes / Éditions Nullius in Verba. ↩
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Gilbert Simondon, Du mode d'existence des objets techniques, Aubier, 1958. ↩
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René Descartes, Discours de la méthode, 1637 (sixième partie). ↩
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Marc Andreessen, The Techno-Optimist Manifesto, Andreessen Horowitz (a16z), octobre 2023. ↩
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Kevin Roose, « This A.I. Subculture's Motto: Go, Go, Go », The New York Times, 16 décembre 2023. ↩
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Sur les conférences de Peter Thiel consacrées à l'Antéchrist (San Francisco, automne 2025) : SF Standard, Fortune et Religion News Service, septembre 2025. ↩
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Léon XIV, Magnifica Humanitas, op. cit. (texte intégral, Le Grand Continent). ↩
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Chris Olah, remarques lors de la présentation de l'encyclique au Vatican, Anthropic, mai 2026. ↩
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Sur le différend opposant Anthropic au Pentagone (refus de l'usage de ses modèles pour des armes pleinement autonomes et pour la surveillance de masse) : Congressional Research Service, Lawfare et Wikipedia, 2026. ↩